Sagesse existentielle?

Ruban de MöbiusRuban unilatère de Möbius (source Wikipedia) : une métaphore du bonheur?

     « Depuis Héraclite, le grand philosophe du devenir, nous appelons ‘‘énantiodromie’’ la transformation des choses en leur contraire » écrit Paul Watzlawick dans L’invention de la réalité. Cas classique d’énantiodromie sociale : la formule « le malheur des uns fait le bonheur des autres. » Par exemple, un garagiste tire profit des pannes désappointant ses clients, un médecin des maladies affectant ses patients, etc. Mais l’énantiodromie (terme philosophique signifiant à peu près « routes opposées ») peut devenir permanente, sinusoïdale ! En alternance indécidable du bien et du mal dans la destinée. Comme l’illustre la succession paradoxale de préjudices salvateurs et d’avantages douteux dans ce « conte sans fin » sur le bonheur du jour, tiré du folklore chinois. Un sage paysan avait un fils, un cheval, et un voisin. Un jour où le fils sortit avec le cheval, celui-ci s’échappa, et le fils revint seul. –Oh quel malheur ! dit le voisin. –Qu’en sais-tu ? dit le paysan. Et de fait le lendemain, en recherchant le cheval perdu, le fils le retrouva, puis captura du même coup un magnifique étalon sauvage, rencontré à cette occasion. –Oh quel bonheur ! dit le voisin. –Qu’en sais-tu ? dit le paysan. Et de fait le lendemain, en dressant l’étalon, le fils reçut une méchante ruade qui lui brisa une jambe. –Oh quel malheur ! dit le voisin. –Qu’en sais-tu ? dit le paysan. Et de fait le lendemain, les recruteurs de l’empereur passèrent dans le village enlever les jeunes gens pour la guerre. Temporairement invalide, le fils échappa ainsi à la conscription. –Oh quel bonheur ! dit le voisin. –Qu’en sais-tu ? dit le paysan. Et de fait, le lendemain… Certains proverbes véhiculent une morale semblable : « À quelque chose malheur est bon » ; « Rien ne va jamais aussi mal qu’on ne le craint ni aussi bien qu’on ne l’espère » ; « De l’épine naquit la rose » ; « De la rose naît l’épine, de l’épine naît la rose » ; « La fleur est produite par le fumier, et le fumier produit par la fleur » (dicton turc) ; « Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera » ; « Toute nuit a un jour, tout hiver a un été » (dicton turc)… Comparons ce conte chinois à une autre version, tirée de la Berakha (traité de la loi orale juive) : « Rabbi Akiva se déplace un soir avec son âne, sa poule et sa bougie… La nuit tombée, il ne peut accéder à une ville fortifiée qui ferme ses portes au crépuscule. Il s’installe donc à la belle étoile avec l’assurance que Dieu fait systématiquement les choses pour le bien… Mais pendant la nuit, catastrophe ! Un fauve dévore son âne, un coup de vent éteint sa bougie, et un chat mange sa poule !… Or au matin, Rabbi Akiva s’aperçoit que la ville a été attaquée par des brigands. Il s’exclame alors : –Comme à l’accoutumée, Dieu n’agit que pour le bien. Je serais mort dans cette ville, si j’avais pu y entrer ! Car mon âne, ma bougie ou ma poule auraient certainement attiré l’attention des bandits qui m’auraient repéré ! » Dans le conte chinois, l’alternance paradoxale du bonheur et du malheur suggère que le(s) Dieu(x) hésite(nt) en permanence sur la condition (bonne ou mauvaise) à octroyer aux humains. Mais dans la version juive narrant la mésaventure de Rabbi Akiva (contrairement au conte chinois où le destin serait comparable à une pièce oscillant toujours entre ses deux faces), l’œuvre divine ne saurait avoir, tel un objet unilatère comme le célèbre ruban de Möbius, qu’une seule et unique face : la face du bien ! Tout étant toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles… Dans son conte philosophique Candide ou l’Optimisme (1759), Voltaire critique ce principe d’une « raison suffisante » et d’une « harmonie (du monde) préétablie » cher à Leibniz, principe débouchant sur un optimisme tenace, quelles que soient les vicissitudes tragiques de l’existence. Malgré toutes les épreuves qu’ils traversent, les protagonistes de Candide gardent ainsi un moral indéfectible, chaque malheur passant en définitive pour un épiphénomène dans la certitude d’un plan divin de bonheur futur… Mais par son fatalisme opiniâtre, ce principe d’optimisme leibnizien semble annuler tout impératif d’action humaine puisque, dans sa sagesse, Dieu aura pourvu à tout ordonnancer pour « le meilleur des mondes possibles. » Voltaire oppose au contraire à cet optimisme « qu’il juge béat une vision lucide sur le monde et ses imperfections », avec le corollaire que l’homme doit agir pour corriger les malfaçons éventuelles dans l’œuvre du Créateur, afin d’améliorer si possible la condition humaine. D’où l’injonction d’agir formulée par Pangloss : « Il faut cultiver notre jardin. » Précepte de sagesse existentielle ou d’optimisme béat ? À chacun d’en juger…

Nobel et Inaperçu

Les couleurs de l’hirondelle    Union Européenne [Jens Kalaene_DPA_AFP]

Direct Matin (25-05-2012) nous apprend l’existence d’une récompense littéraire insolite, le Prix de l’Inaperçu : « Les pépites romanesques sont nombreuses à passer au travers des mailles des jurys… Le Prix de l’Inaperçu répare cette injustice en récompensant deux romans » (jusqu’alors méconnus). Pour 2012, le prix du roman étranger (passé inaperçu) a été remis au Slovène Drago Jancar pour Des bruits dans la tête (Édit. Passage du Nord-Ouest). Et le prix du roman français a été attribué à Daniel Marius Popescu pour Les couleurs de l’hirondelle (Édit. José Corti). Le paradoxe ? Bien sûr, la conclusion de Direct Matin : « Deux auteurs qui bénéficient désormais d’une exposition méritée. » Pour « l’inaperçu », c’est évidemment raté !
Autre Prix, autre paradoxe : Au grand dam des eurosceptiques (
Jean-Luc Mélenchon ayant par exemple décerné « le prix de l’humour noir au comité Nobel »), le Nobel de la Paix  est attribué en 2012 à l’Union Européenne pour sa « contribution à la promotion de la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’Homme en Europe. » Mais alors, si l’Union Européenne est si méritoire que la Norvège lui accorde ce prestigieux prix Nobel, pourquoi donc la Norvège a-t-elle refusé à deux reprises par référendum (en 1972 et en 1994) de rejoindre cette même Union Européenne ? Fais comme je dis, ne fais pas comme je fais…

Je mens : suis-je dans le vrai ?

Lynda CarterL’actrice Lynda Carter incarnant la super-héroïne de bande dessinée, Wonder Woman, vers 1975. Source de l’illustration : site http://loyalkng.com/2008/12/18/lynda-carter-sexiest-wonder-woman-ever-fanboys-wishes-they-could-get-lassoed-by-her/

Épiménide ! Que ce Crétois menteur ait existé ou non, il demeure associé au paradoxe fondateur : « Je mens ». Apparemment anodin, cet aveu ouvre un maelström vertigineux, une oscillation infinie : si je mens, alors même cet aveu de mensonge est faux, donc je ne mens pas, donc je dis vrai, donc je mens, etc. Mention dans l’Épître de saint Paul à Tite, où Tite se trouve chargé d’organiser les églises de Crète : « L’un d’entre eux, leur propre prophète, dit que les Crétois sont toujours des menteurs… Aussi dois-tu les reprendre vertement afin qu’ils aient une foi saine et ne s’attachent pas à des fables et des injonctions venues d’hommes qui se détournent de la vérité » (Tite 1, 12-13). Thème inépuisable ! En voici deux versions insolites :
–Que devient le nez de Pinocchio si l’intéressé avoue ‘‘Je mens’’ ?
–Que doit dire Épiménide-le-Crétois-toujours-menteur si
Wonder Woman l’enserre dans son lasso de vérité ?

Merci Jean-Marie (Le Pen), merci Nafissatou (Diallo) !

L'homme qui ne devait pas être PrésidentFlanby“Moi, Président de la République, propriétaire du copyright de cette œuvre, la place dans le domaine public’’ (François Hollande, HAF 932, Wikimedia Commons)

Karim Rissouli (grand reporter à Canal Plus) et Antonin André (chef adjoint du service politique de France 2) proposent le portrait d’un « homme parti à la conquête du pouvoir contre toute attente. » Décrivant « l’irrésistible ascension d’un homme normal » malgré le mot attribué à Laurent Fabius (« Hollande président ? On rêve… ») et les « commentaires acerbes de ses « amis » socialistes, qui le surnommaient Flanby », cet essai évoque donc L’homme qui ne devait pas être Président. » Mais l’aspect le plus paradoxal de cette réussite politique (relativement) imprévue consiste dans les hasards singuliers de l’Histoire : sans la seconde place de Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 2002 devant Lionel Jospin, éliminant ce premier présidentiable de gauche, et sans l’hyper-médiatique affaire du Sofitel de New York en 2011, éliminant ce second présidentiable de gauche, François Hollande serait toujours le distingué président du conseil général de la Corrèze: le malheur des uns fait le bonheur des autres. Sic transit gloria mundi

Pas d’avenir pour la TSF ?

AFAS 1899Ouvrage de l’AFAS (1899)

« Lorsqu’on prononce aujourd’hui le mot de télégraphie, l’esprit se reporte aussitôt à cette merveilleuse application de l’électricité qui permet le transport de la pensée d’une rive à l’autre des océans. Eh bien ! on se représente difficilement un télégraphe sans fils entre Brest et New York, entre San Francisco et Yokohama. Deux raisons principales s’opposent à la réussite des communications sans fils à d’aussi grandes distances. La première est la difficulté qu’on éprouve à obtenir un faisceau de rayons qui demeure bien cylindrique, qui ne s’épanouisse pas. La seconde est due à l’absorption que les milieux interposés, l’air lui-même, ne manqueront pas de produire. Il faudrait d’ailleurs, pour ne traverser que l’air interposé entre l’Europe et l’Amérique, établir des sémaphores de hauteurs si considérables qu’il serait plus économique de fabriquer un câble transatlantique. » Due à A. Turpain à la fin du XIXème siècle et puisée dans les Comptes rendus de l’Association Française pour l’Avancement des Sciences (AFAS – 1899), cette prophétie imprudente fut rapidement démentie par les progrès ultérieurs de la TSF, devenue ensuite la technologie de la radio. Cette anecdote montre à quel point même un expert averti peut se tromper ! Car sur la base de tels arguments, notre auteur aurait évidemment rejeté avec force toute possibilité d’envoyer des images télévisées non seulement « de Brest à New York », ou de « San Francisco à Yokohama » mais a fortiori, comme on le fait désormais, de la Terre à la Lune ou d’une planète à l’autre !…

À bas /Vive Houellebecq !

Les particules élémentaires À bas Vive Houellebecq !

Plus on recherche des exemples de soutien de l’adversaire, et plus on en découvre! Exemple supplémentaire dans l’article sur Michel Houellebecq, dans Wikipédia : « En 1998, son roman Les Particules élémentaires provoque un tapage médiatique, dû en partie à l’exclusion de son auteur de la Revue perpendiculaire à laquelle il appartenait, pour incompatibilité d’idées. Le comité de rédaction de la revue publie dans Le Monde une tribune attaquant Houellebecq sur ses idées sociales et politiques présumées. Cette polémique est largement exploitée par l’éditeur Flammarion qui cesse de financer la revue en question. Perpendiculaire cesse de paraître et Houellebecq bénéficie d’un surcroît de visibilité. »

Si Mme de Sévigné avait eu un iPhone!

Marquise de Sévigné Marquise de Sévigné (portrait par Claude Lefèbvre vers 1665)

À l’heure où les échanges épistolaires résumaient pratiquement les télécommunications, des méthodes comme les télégrammes ou les « pneumatiques » permettaient de transmettre plus rapidement des informations succinctes. Avec l’électronique et la micro-informatique triomphantes, les missives « à l’ancienne » se raréfient : la pratique d’une Mme de Sévigné s’estompe, car la téléphonie supplante l’écrit. Mais paradoxalement, celui-ci revient en boomerang dans un rôle inattendu, vicariant des télégrammes et pneumatiques d’autrefois : la transmission de messages courts et concis, SMS et tweets.  À tel point que certains parlent désormais de « twittérature », pour désigner un nouveau style d’écrits proche de la « micro-nouvelle » et apparenté à un genre littéraire plus large, qualifié parfois de « nanolittérature ». Chassez l’écrit par la porte, il revient par la fenêtre !

Post-scriptum :Après l’envoi de cet article, je découvre une citation, due aux Frères ennemis (le duo d’humoristes célèbre dans les années 1960 à 1980) et qui pourrait relever elle-même de la « twittérature », si ce genre eût existé à l’époque : « Si Madame de Sévigné avait pris le métro, elle aurait peut-être raté sa correspondance. »