Charlie’s angels: soyons tous Lassana Bathily!

Dessin de Lucille Clerc relayé sur son compte Twitter par Banksy_Charlie Hebdo [Dessin de Lucille Clerc relayé sur son compte Twitter par Banksy]

    Au-delà de l’émotion suscitée par la mort des caricaturistes de Charlie Hebdo lors de ce “11 Septembre culturel” en France, on peut soulever un paradoxe qui n’aurait sans doute pas manqué d’amuser bigrement les intéressés. Malgré leur vie vouée à un discours toujours impertinent et iconoclaste, et leur rejet de tous les « systèmes » (sauf peut-être le « système D, D comme débrouille-toi, D comme démerde-toi », comme le chantait Philippe Clay dans Mes universités), Wolinski et ses camarades ont eu le droit à ce qu’ils auraient certainement abhorré le plus, une « récupération » institutionnelle ! Des chefs d’état, des hommes politiques « sont Charlie », la cathédrale de Paris a sonné le tocsin pour leur mort (alors que leur position anticléricale aurait suscité jadis l’excommunication !), la compagne de Charb suggère qu’ils « mériteraient d’être au Panthéon », un deuil national est décrété pour marquer l’émoi collectif, et c’est tout juste si des funérailles nationales ne sont pas proposées pour ces dessinateurs qui ne manquaient jamais une occasion de brocarder toutes les institutions, y compris l’église et l’état ! Franche rigolade assurée, pour ces anges de Charlie montés au paradis des dessinateurs (s’il existe)… Charlie devient même citoyen d’honneur de la ville de Paris, alors que l’esprit même de ce magazine, c’est au contraire de contester toute soumission à une quelconque autorité institutionnelle ! Et pour renforcer ce paradoxe du rapprochement des contraires par la mort, une phrase circule sur Internet : « Ils sont voulu tuer Charlie, mais ils l’ont rendu immortel ! » En effet, qui connaissait jusqu’alors Charlie Hebdo, au Brésil ou aux États-Unis (où des panneaux « Je suis Charlie » ont fleuri aussi) ? Mais en transformant dramatiquement cette marginalité des caricaturistes en notoriété mondiale, les assassins ont échoué dans ce qu’ils espéraient : « Ils voulaient nous faire taire, ils ont réussi seulement pendant une minute » relayent les internautes, par allusion à cette minute de silence demandée par le chef de l’état en mémoire de ces êtres qui faisaient pourtant de l’irrespect leur marque de fabrique ! Un autre paradoxe à méditer est celui de la « motivation » des assassins, prétendant agir pour « défendre le prophète », alors que le Coran, religion du livre, demande au contraire de respecter la vie : « Ne tuez la personne humaine qu’en toute justice, car Allah a déclarée la vie sacrée. » (Coran, VI, 151) ; « Nous avons prescrit pour les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes. » (Coran, V, 32). Je pense que l’échec manifeste de l’intégration (dans l’exemple des trois terroristes) montre que, contrairement à ce que fait notre république laïque en expurgeant soigneusement de l’enseignement toute référence à des textes « sacrés », on devrait au contraire enseigner les morales tirées de ces textes ! Ces extraits de sourates du Coran prouvent que les terroristes déclarant « tuer au nom d’Allah » n’ont en fait rien à voir avec l’Islam. Comme dit Renaud dans sa célèbre chanson Manhattan-Kaboul : « Ceux-là ont-ils jamais lu le Coran ? » Ces citations sont le meilleur argument pour ne pas faire l’amalgame ! Et s’il fallait un autre argument pour rejeter cette « guerre des civilisations » dans laquelle les fanatiques voudraient nous plonger, rappelons le courage de Lassana Bathily, ce nouveau « Juste » musulman qui a sauvé des otages juifs au péril de sa propre vie ! Il y aurait un meilleur slogan que « Nous sommes tous Charlie », ce serait « Nous sommes tous des Juifs Musulmans. » Autre remarque : j’ai toujours pensé que l’idée des dessinateurs de Charlie de caricaturer le prophète était stupide, car ça n’apportait pas grand chose au plan de l’humour, mais ça jetait en revanche de l’huile sur le feu en alimentant le délire des extrémistes (qui n’avaient pas besoin de ce carburant supplémentaire pour nourrir leur rejet haineux de l’Occident « impie »). Comprendre la pensée de l’autre, si différent semble-t-il de nous a priori, est plus judicieux que railler ses convictions (religieuses ou autres). Mais la démocratie doit continuer à reposer sur ce paradoxe (évoqué par Voltaire lors de l’affaire Calas) consistant à tolérer même ce qu’on combat : « Je combattrai jusqu’au bout vos idées, et aussi pour que vous ayez le droit de les exprimer ! »

Silence!

Cartooning for peace Illustration du dessinateur Philippe Becquelin (alias Mix & Remix) pour l’album de Reporters Sans Frontières défendant la liberté de la presse (Décembre 2013)

La beauté de ce paradoxe, c’est qu’il tient en un seul mot: “Silence!” Quand le contexte, la défense de liberté d’expression, impose au contraire de combattre le silence!

Erratum indu (erreur sur l’erreur)

Plasmodium falciparumSporozoïte de plasmodium falciparum (Source: Wikipédia, cliché Université J. Hopkins)

Lors de certaines situations, l’erreur (réelle) consiste à croire qu’il existe une erreur (imaginaire) ! Ainsi, à la suite d’un article sur des maladies parasitaires comme le paludisme, à propos d’un texte où le journaliste évoquait des « réservoirs de virus », un quotidien publia un erratum confirmant la remarque (apparemment judicieuse) d’un lecteur : « On ne peut pas parler de ‘‘réservoir de virus’’, car ces maladies ne sont pas causées par des virus, mais par des parasites. » Or, l’auteur de l’article et son lecteur (abusivement critique) ignoraient que cette notion de ‘‘réservoir de virus’’ représente en fait une expression consacrée désignant, dans l’épidémiologie des affections transmissibles, toute source où l’agent infectieux se conserve, et quelle que soit la nature précise du vecteur de la maladie : virus proprement dit, bien sûr (comme celui de la rage par exemple), mais également d’autres agents comme une bactérie ou un parasite (tel que le plasmodium responsable du paludisme, en l’occurrence). Un peu de connaissance incite à l’erreur, davantage en éloigne…

Pauvre papy Dassault !

Ouvrage de Marcel DassaultLe Talisman (Marcel Dassault)
Savoureuse, l’anecdote  traînait depuis longtemps dans les rédactions de divers journaux, mais je n’y prêtais aucune crédibilité jusqu’à l’entendre, narrée par Philippe Bouvard lui-même, dans l’émission de France 2 (animée par Stéphane Bern) qui lui fut consacrée le 16-01-2010, à l’occasion de son jubilé. Alors rédacteur en chef d’un grand quotidien, Philippe Bouvard demande un jour à un photographe d’illustrer un article sur les difficultés financières des personnes âgées. Pris au hasard dans Paris, ce cliché se veut emblématique du « pauvre papy » tristement habillé, tristement résigné, car il ne peut « même pas s’offrir des cigarettes », tant sa pension est modeste… Le reportage est donc bouclé grâce à cette image d’un « pauvre papy » évoquant parfaitement les soucis matériels du retraité moyen… Mais Philippe Bouvard reçoit ensuite un appel téléphonique du « pauvre papy » en question. Il s’est reconnu sur la photographie et lui tient à peu près ce langage : « Effectivement, je n’achète pas de cigarettes, mais je pourrais m’offrir plusieurs réseaux de buralistes ! » Photographié, tout à fait par hasard, comme archétype journalistique du « papy moyen en difficulté », ce correspondant de Philippe Bouvard était en réalité un certain… Marcel Dassault ! Himself

François (ne) conclut (pas) !

Isabelle Carré dans Le RefugeIsabelle Carré dans Le Refuge (Affiche du film de François Ozon)

Considéré comme « fer de lance du nouveau cinéma français », le réalisateur François Ozon est interviewé dans l’hebdomadaire À nous Paris (25-01-2010) à l’occasion de la sortie de son nouveau film, Le Refuge. Au journaliste Fabien Menguy qui lui demande finalement de proposer « un mot de conclusion », François Ozon réplique par ce paradoxe : « Non ! C’est à vous de trouver. Moi je ne conclus pas, je ne sais pas conclure, j’aime les fins ouvertes, pas les fins fermées. Ce sera ça, ma conclusion ! » Cette assimilation d’une absence de concept à ce concept lui-même sous-tend maints paradoxes construits sur ce modèle : en résumé, pas de résumé ; pour tout déguisement, aucun déguisement ; comme surprise, aucune surprise (Raymond Smullyan) ; info : aucune info, etc. Au Mastermind, l’absence de couleur peut valoir ainsi pour une couleur supplémentaire !

À bas /Vive Houellebecq !

Les particules élémentaires À bas Vive Houellebecq !

Plus on recherche des exemples de soutien de l’adversaire, et plus on en découvre! Exemple supplémentaire dans l’article sur Michel Houellebecq, dans Wikipédia : « En 1998, son roman Les Particules élémentaires provoque un tapage médiatique, dû en partie à l’exclusion de son auteur de la Revue perpendiculaire à laquelle il appartenait, pour incompatibilité d’idées. Le comité de rédaction de la revue publie dans Le Monde une tribune attaquant Houellebecq sur ses idées sociales et politiques présumées. Cette polémique est largement exploitée par l’éditeur Flammarion qui cesse de financer la revue en question. Perpendiculaire cesse de paraître et Houellebecq bénéficie d’un surcroît de visibilité. »

Et Pompidou lance Séguéla!

Ne dites pas à ma mère...Un publicitaire sachant choquer doit savoir choquer sans sa mère


Jacques Séguéla, ce célèbre « fils de pub » a gagné son ticket d’entrée pour La Galaxie des paradoxes en expliquant (lors de son passage à l’émission de France 2, Panique dans l’oreillette, le 3-03-2010) qu’il lui arrive de « ne pas être de son propre avis » et en rappelant (à propos du travail des publicitaires) ce mot de Jean Cocteau (lui-même artiste) : « L’art est un mensonge qui dit la vérité. » Mais Séguéla rapporte aussi une anecdote qui fait rétrospectivement frémir sur l’état de la démocratie en France, vers 1970, et apprécier, a contrario, le chemin parcouru depuis. En effet, alors qu’il devait réaliser une pub pour les moteurs de bateau Mercury, Séguéla a eu l’idée de créer (comme on ne disait pas encore à l’époque) le buzz, en se servant de l’image du Président Georges Pompidou sur un bateau. Deux versions ensuite :
–Celle de Pascale Robert-Diard, dans son blog de chroniques judiciaires : Pompidou saisit en référé le tribunal de grande instance de Paris, pour demander l’interdiction de la mise en vente de L’Express où devait paraître cette publicité utilisant l’image du Président sans son accord.
–Et la version narrée par Séguéla dans cette émission, beaucoup plus inquiétante sur les pratiques d’antan : pour complaire à son épouse (furieuse de découvrir cette pub en avant-première), le président « outragé » aurait téléphoné sur-le-champ au patron du journal, Jean-Jacques Servan-Schreiber, pour lui signifier la censure de ce numéro ! Et Séguéla aurait alors arraché lui-même (avec l’aide d’amis) les pages incriminées de chacun des quelque 400 000 exemplaires de L’Express mis ainsi à l’index…

Quoi qu’il en soit, Pompidou vient de mettre en selle le jeune Séguéla : en le censurant, il accroît sa notoriété dans des proportions inespérées. C’est le paradoxe du soutien de l’adversaire : sans cette opposition d’un puissant, le travail de notre pseudo « pianiste dans un bordel » serait resté probablement confidentiel ! Car rien ne vaut, en pub, le battage (donc le soutien en termes d’audience et de notoriété) venu de l’adversaire : la censure illustre ce qu’elle est censée étouffer !