Cette foutue porte !

Bild 27 mars 2015Couverture de Bild, 27 Mars 2015

Avec le crash de l’A320 de la Germanwings, l’univers insolite des effets pervers s’est tristement agrandi. En effet, la condition du drame (la solitude insidieuse d’un pilote kamikaze dans un cockpit fermé de façon hermétique) est la conséquence directe des mesures de sûreté aérienne prises au lendemain des attentats du 11 Septembre 2001 : par crainte de l’intrusion intempestive d’un terroriste ou d’un passager déséquilibré au sein du poste de pilotage, les autorités américaines ont imposé à l’ensemble des compagnies d’aviation de nouvelles procédures drastiques, censées écarter toute menace venue de l’extérieur, grâce à des portes blindées et des codes d’accès sécurisés à ces portes. Mais nul n’avait encore imaginé que le danger pourrait un jour venir de l’intérieur même de l’équipage, avec un pilote insensé se retranchant dans son cockpit comme dans un fort Chabrol volant, et en interdisant l’accès à son collègue, le commandant de bord dont les dernières paroles furent d’ailleurs : « Ouvre donc cette foutue porte ! » Mais cette supplique resta hélas lettre morte… A priori louables, ces mesures de protection pour éviter un nouveau 11 Septembre ont entraîné ainsi un terrible retour de manivelle, en provoquant la perte d’un appareil, avec tout son équipage et tous ses passagers ! Citant un commandant de bord sur A320 chez Air France, Le Monde (28-03-2015) rappelle d’ailleurs que la Fédération internationale des pilotes de ligne avait, dès 2001, « dénoncé » cette inversion des priorités, les autorités privilégiant ainsi la « sûreté » des appareils (où les cockpits sont transformables en bunkers), au détriment de la « sécurité » des passagers, dans la mesure où avant le 11 Septembre 2001, ces derniers auraient pu bien sûr prêter main forte au pilote pour neutraliser son collègue délirant ! Mais avec la condamnation des portes pour parer à tout acte de malveillance extérieure, les secours ne peuvent plus pénétrer rapidement en cabine : nouvelle et sinistre illustration de l’adage « Le mieux est l’ennemi du bien. »

Paperblog

On ne se refait pas!

Justice des mineurs La justice des mineurs [Illustration tirée du site http://lelivrescolaire.fr]

Postulant un jour pour un poste de psychiatre en STEMO (Service Territorial Éducatif de Milieu Ouvert), une structure dépendant du Ministère de la Justice, j’eus la surprise de recevoir un mail commençant par cette “chaleureuse” formule: “Monsieur, une procédure de recrutement vous concernant est engagée…” Sans doute une séquelle ravageuse d’un copié-collé de courriers moins agréables adressés aux justiciables!

Les États-Unis, entre l’arme et larmes

Stop handguns before they stop youPoster des partisans d’une limitation des armes aux USA

Nouvelle tuerie dans une école aux États-Unis. Et à chaque fois, au lieu de renoncer enfin aux armes en vente libre sous prétexte de « défendre leur constitution » (Second Amendement), les citoyens se ruent chez les armuriers pour constituer un stock d’armes avant une limitation éventuelle de leur commerce légal et… sont même incités à le faire, pour mieux pouvoir se défendre au cas où ils seraient aux prises avec un tel forcené les menaçant d’une arme ! Des pro-armes conseillent ainsi aux enseignants (et aux étudiants) d’être armés pour “réduire les risques au cas où…”

“La société (américaine) défend un texte (le 2nd Amendement) vieux de 200 ans, adapté pour une société très différente, avec des types d’armes très différentes.” (Annette Finley-Croswhite)

Second amendement

Grand Sceau des États-UnisGrand Sceau des États-Unis

On pourrait penser que les tueries comme celle d’Aurora (Colorado) auraient au moins le triste « mérite » de freiner l’appétence des Américains pour les armes à feu (dont la détention représente, dans ce pays, un droit fondamental des citoyens, garanti par le deuxième amendement de la Constitution). Il n’en est rien, comme l’expliquent les journaux télévisés : « depuis la tuerie, les ventes d’armes ont fortement augmenté dans le Colorado. » Car comme après chaque tuerie de masse, plutôt que de se livrer enfin à une réflexion collective sur ce terrible sujet, les gens refoulent leurs peurs individuelles en se livrant frénétiquement à des achats d’armes, censées les protéger en cas de danger analogue… et portant ainsi en germe les conditions propices pour une prochaine tragédie !

Absence problématique de problème (2)

Certaines chansons contribuent à former le goût du paradoxe. Telle cette caricature de La Parisienne névrosée ( ?), campée par Marie-Paule Belle en 1976 (paroles de Françoise Mallet-Joris & Michel Grisolia). Là encore, rien de plus problématique qu’une absence totale ( ?) de problème !

La Parisienne (Marie-Paule Belle)

Quand le problème réside… dans l’absence de problème ! [Cliquez sur l’image pour activer le lien YouTube]

Plus je vous vois nue, plus j’aime ça !

(ou le paradoxe institutionnel à l’hôpital psychiatrique)

[Première parution in L’Hebdomadaire du Jeune Médecin, n°34 du 9 mai 1985]

Cette histoire montre comment un cercle vicieux peut s’instaurer en milieu hospitalier psychiatrique (HP). Ou, comme on dit en langage cybernétique, une rétroaction positive des conséquences d’une certaine pathologie sur ses causes déclenchantes…

« On a tort d’avoir toujours raison ! » (Turgot)

nu 
Allez vous rhabiller !
Les républiques se succèdent mais la législation peut garder un petit air « rétro », comme celui de la Monarchie de juillet… Ainsi (aussi curieux que cela paraisse) l’internement en milieu psychiatrique se trouve-t-il toujours régi, en France, par une loi de… 1838 ! [1]
En application de cette loi sur le « placement d’office » (P.O) une patiente se trouve un jour hospitalisée dans un H.P en raison d’un « exhibitionnisme manifeste au cours d’un état maniaque ». [2] Elle s’était promenée dans la rue, quasiment nue, en apostrophant les passants… À l’hôpital, sous l’effet du traitement sédatif ou/et du changement de milieu, son état s’améliore rapidement et elle parvient à critiquer les troubles du comportement pour lesquels elle s’est trouvée internée. Elle déplore alors d’être restée si légèrement vêtue, tout en refusant systématiquement les « uniformes de l’hôpital » que les infirmières lui proposent de revêtir pour cacher sa quasi-nudité, car elle n’a pas d’effets personnels, étant donné qu’elle fut hospitalisée dans la tenue (très légère !) où elle se trouvait pendant son « accès maniaque » sur la voie publique. Elle ne veut absolument pas « être habillée comme les mémés du service » s’indigne-t-elle (faisant allusion au linge fourni par l’HP aux indigents, linge qui ne représente pas spécialement le dernier cri de chez Dior !) et elle réclame alors, en toute logique, qu’une amie venue la voir lui apporte, lors de sa prochaine visite, ses vêtements personnels restés à son domicile avant le petit « strip-tease » public qui l’a conduite à l’hôpital..

Mais c’est là, précisément, que le bât blesse la logique institutionnelle ! Ce serait beaucoup trop simple d’imaginer que cette amie puisse ramener rapidement les effets réclamés par la patiente ! Car ce serait compter sans les inévitables complications administratives !… Il y a toujours un sacro-saint règlement à respecter, et tant pis s’il conduit, comme dans ce cas, à une véritable impasse !…
En effet, en application rigoureuse du règlement, la surveillante du pavillon refuse formellement à la patiente le droit de disposer des clefs de son propre appartement pour les donner à cette amie qui se chargerait de lui rapporter ses vêtements ! Motif invoqué pour justifier ce niet administratif : la malade se trouvant internée sous le mode du « PO » (placement d’office), on n’est pas en droit de se dessaisir d’un quelconque effet personnel de cette patiente (comme la clef de son appartement) avant que l’autorité préfectorale n’accepte l’abrogation dudit placement d’office ! Ce qui n’est jamais, comme on l’imagine aisément, une simple formalité de quelques minutes !…
Les commissaires de la République, administrateurs toujours consciencieux bien que souvent débordés, interviendraient sûrement en urgence pour un citoyen qui serait victime d’un internement arbitraire mais, dans le cas présent où l’hospitalisation se trouvait parfaitement justifiée par des troubles évidents du comportement, il serait illusoire de vouloir accélérer la levée du PO en « plaidant » une erreur administrative ! On aurait beau s’indigner, au nom des Droits de l’Homme et du libre choix de cette femme à disposer de ses affaires (et de donner par exemple ses clefs à qui bon lui semblerait !), cette noble attitude libérale n’y changerait rien : la surveillante, le médecin-chef, le directeur de l’hôpital… Personne ne pourrait prendre la lourde responsabilité de laisser cette patiente (internée non sans raison) disposer de sa propre clef !

La clef des champs ! 
clefs

Et, puisque l’internement n’était pas arbitraire, répétons-le, des lettres au préfet, au procureur de la République, au ministre, au président de la République, à Amnesty International… rien n’y ferait ! Dura lex, sed lex ! La malade internée d’office n’a pas le droit de faire ce qu’elle voudrait de sa clef : la garder, la donner à sa guise à quelqu’un d’autre, voire la jeter à la poubelle ! L’administration justifie ainsi cette interdiction :
–Cette femme n’est pas victime d’un internement arbitraire, docteur ?
–Certes non ! D’ailleurs, elle commence elle-même à reconnaître qu’elle a agi avec une grande indécence dans la rue et de manière, comme le dit la loi de 1838, à « compromettre le bon ordre public. » Mais elle se trouve toujours presque nue, puisqu’elle refuse les vêtements de dépannage proposés par les infirmières ! Je sais bien que les chambres sont climatisées à l’hôpital et qu’elle ne risque pas de prendre froid, mais tout de même ! Qu’on lui permette de faire ramener quelques affaires par son amie ! Laissez-la disposer de sa clef ! De sa propre clef !

–Impossible, docteur ! Nous commettrions ainsi une très lourde faute !…
–Mais c’est au contraire maintenant, en lui refusant de disposer de la clef de son appartement, qu’on commet une grave atteinte à ses libertés individuelles !
–Peut-être ! Mais si cette patiente se retrouve internée, c’est bien qu’elle n’a pas eu toute sa raison à un moment donné ?
–En effet ! Son comportement sur la voie publique est à l’origine de son placement d’office ici !
–Puisqu’on admet le fait qu’elle n’a pas eu toute sa raison récemment, le risque existe donc que son jugement se trouve toujours quelque peu altéré en ce moment et qu’elle désapprouve ultérieurement, une fois guérie tout à fait, certaines décisions qu’elle aurait pu prendre auparavant, durant son internement, alors qu’elle ne jouissait peut-être pas encore de toutes ses facultés et d’un jugement critique ! Il est donc impossible de la laisser disposer de ses clefs à sa convenance car elle pourrait ensuite regretter de les avoir confiées à son amie, si celle-ci venait à les perdre par exemple ! La patiente risquerait alors de nous reprocher, par la suite, de ne pas avoir su la protéger contre elle-même, contre certaines décisions qu’on l’aurait laissée prendre sous l’empire de sa maladie ! Et notre responsabilité pourrait ainsi se trouver engagée, en cas de vol ou de perte de ses clefs ou des affaires se trouvant dans son appartement ! Vous voyez bien, docteur, qu’il serait particulièrement délicat de nous dessaisir de ces clefs tant que la malade se trouve internée ! Nous ne commettrons pas cette imprudence !…

Le paradoxe thérapeutique
Ainsi parlait l’administration, par la voix de la surveillante du pavillon… Au mépris de toute logique libérale (qui eût été conforme à l’esprit des lois républicaines) mais conformément à la lettre d’une législation pour le moins surannée mais toujours en vigueur ! [1]  Force était de reconnaître que la situation de cette patiente (le placement d’office dans une institution psychiatrique) ne permettait pas à cette institution de décider si cette malade faisait ou non un choix raisonné, qu’elle ne regretterait pas ensuite, en demandant à une amie de prendre ses clefs ! Conclusion pratique : pas de clefs pour l’amie ! Celle-ci ne pourra donc pas rapporter à l’hôpital les vêtements que réclame l’intéressée ! Ses propres vêtements, les seuls qu’elle trouverait décents de porter, contrairement à ces uniformes grossiers dont l’hôpital, dit-elle, « affuble ses mémés » !… Pas de clefs, pas de vêtements, et la boucle se trouve pour ainsi dire bouclée ! Car le reproche initial fait à cette femme, ne l’oublions pas, c’est bien de s’être exhibée pratiquement toute nue dans la rue ! Et voilà que la logique du système, s’embourbant dans des considérations administratives de risques, de fautes, de regrets, de responsabilités, d’assurances… Cette logique monolithique aboutit précisément à pérenniser, dans un superbe cercle vicieux, les causes déclenchantes de l’hospitalisation !… C’est comme si l’institution ayant la charge de cette patiente lui disait, en somme : « Je t’ai accueillie parce que tu te promenais toute nue, mais je n’ai guère de pouvoir pour te permettre de te rhabiller avec tes propres vêtements ! Tu restes nue, je sais, mais au fond plus je te vois nue, plus j’aime ça ! »…
Récapitulons cette véritable aporie institutionnelle… Dans un premier temps, une malade se trouve internée pour exhibitionnisme : il est interdit de se faire remarquer dans la rue, quasiment en tenue d’Eve ! Ensuite, après son admission à l’hôpital, les contraintes impérieuses d’un règlement administratif rigide impliquent que les causes initiales de cet internement (le port d’une tenue trop légère en public) ne peuvent que se pérenniser, en une boucle auto-entretenue, dans un système hospitalier pourtant chargé, précisément, de combattre l’existence de cette causalité pathogène ! Cette malade reste presque nue parce qu’elle s’est déjà trouvée, au départ, presque nue. Et plus elle « s’obstine » à rester presque nue à l’hôpital (en refusant « les vêtements des mémés »), plus elle a de chances de continuer à se montrer presque nue… ce qui ne permet donc pas d’envisager son éventuelle sortie de l’HP, même si le préfet acceptait d’abroger rapidement la mesure de placement d’office ! Car elle ne pourrait évidemment pas sortir dans la tenue, très dénudée, où elle se trouve, sauf à se retrouver aussitôt réhospitalisée pour les mêmes raisons !…
Cette observation dépasse largement le cadre de l’anecdote. Elle souligne d’abord les problèmes éthiques soulevés par le « placement d’office » (tel qu’il résulte de la législation actuelle, c’est-à-dire celle de 1838 !) [1] où le malade interné se retrouve privé non seulement de la liberté de se déplacer mais (en l’occurrence du moins) de la liberté de juger ce qui serait bon pour lui. Il n’existe plus comme décideur : ses clefs restent ici sous les scellés de l’administration, en attendant des jours meilleurs où, sa raison une fois officiellement revenue, on lui restituera ses effets. Le côté ubuesque et drolatique de cette affaire (sauf pour l’intéressée, bien sûr !) constitue l’illustration du paradoxe thérapeutique en milieu institutionnel psychiatrique où soigner (au sens large du terme, c’est-à-dire « prendre soin de ») implique ici qu’on ne peut pas soigner ! En effet, en appliquant scrupuleusement le règlement administratif, afin de préserver au mieux les intérêts actuels et futurs de la patiente, celle-ci ne peut plus disposer de ses propres affaires et elle reste finalement presque nue à l’hôpital, puisqu’elle refuse de porter ce qu’elle considère comme les défroques proposées aux indigents par l’HP et qu’il lui est fait interdiction, en pratique, de se faire apporter ses propres vêtements ! Et, demeurant ainsi presque nue, cette femme se trouve donc toujours dans les conditions inaugurales de son internement ! Non seulement le contexte de cette prise en charge institutionnelle ne peut pas, dans cette observation, masquer l’actualité de ces conditions déclenchantes mais il ne fait au contraire que la prolonger, la mettre en valeur (« plus tu es nue, et plus ça te permet de le rester si tu refuses de porter les vêtements qu’on te propose, et qui ne sont pas les tiens ! ») ; ce qui annule par-là même une bonne part de la justification thérapeutique de ladite prise en charge institutionnelle ! En somme, l’internement permet ici de pérenniser sa raison d’être !…
D’un point de vue cybernétique, il s’agit formellement d’un phénomène de feedback positif où l’effet (l’internement) vient renforcer en permanence la cause qui l’a déterminé (en l’espèce, l’exhibitionnisme permis par une tenue trop légère). Le paradoxe savoureux réside alors dans le fait que l’hôpital psychiatrique aurait en fait pour mission, tout au contraire, d’annuler la causalité déclenchante de l’internement (dans toute la mesure du possible) et surtout pas de cultiver ces causes ! Mais les impératifs de la règlementation ne lui confèrent pas la souplesse qui permettrait, seule, d’éviter l’enlisement (dramatique pour l’intéressée, et coûteux pour la collectivité puisque la durée probable de l’hospitalisation se trouve ainsi « artificiellement » augmentée !) dans cette situation particulièrement paradoxale…

[1] Depuis la rédaction de ce texte (1985), la législation française sur l’hospitalisation en psychiatrie a enfin évolué (loi du 27 Juin 1990)

[2] Histoire authentique

Quand rêve un passe

(Première parution in Le Journal du Jeune Praticien, n° 86 du 27 février 1987)

« Le rêve est un tunnel qui passe sous la réalité. C’est un égout d’eau claire, mais c’est un égout. » (Pierre Reverdy)

Phénomène physiologique présent chez l’homme comme chez l’animal depuis… la nuit des temps, le rêve apparaît fascinant par l’illusion de fausse réalité qu’il procure au dormeur. Non transmissible (si ce n’est par le prisme déformant du langage), il possède pourtant un grand intérêt aussi bien médical que sociologique, comme l’atteste la diversité de ses références dans des domaines aussi variés que la littérature, la mythologie, la psychiatrie ou la publicité.

Le rêve avant Freud
« Ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. » (Gérard de Nerval)

Aurélia_NervalDes rites traditionnels du chamanisme au divan moderne du psychanalyste, jusqu’aux recherches d’avant-garde en neurobiologie, le domaine des rêves a toujours paru un univers mystérieux, en grande partie parce qu’ils semblent échapper à la logique habituelle de la vie. La vie dont on passe environ le tiers à dormir, et une bonne partie à rêver. De tout temps, des prêtres, des sorciers ou des médecins ont cherché à mettre un certain ordre dans le chaos apparent des songes. Dans l’Antiquité, le rêve était volontiers considéré comme un vecteur privilégié mettant l’homme directement en relation avec le royaume des dieux. Dans la mythologie grecque, par exemple, le rêve relève d’une divinité tutélaire, enfant de la Nuit et du Sommeil, le dieu Morphée (qui laissera son empreinte culturelle dans le mot « morphine »). Dans la plupart des récits mythologiques ou religieux, on peut retrouver de multiples références aux rêves, dans une finalité généralement interprétative et prémonitoire : rêve de Jacob dans le judaïsme, rêve extatique de Saint Pierre dans le christianisme, rêve initiatique de Mahomet dans la tradition islamique, etc. Émanation divine, le rêve n’est alors pas toujours considéré comme foncièrement distinct de la réalité, même si le monde réel et onirique relèvent chacun d’une logique propre.
Devant juger Jésus, Pilate est informé par son épouse qu’elle a été convaincue en rêve de l’innocence de Jésus mais, du fait du caractère essentiellement individuel et subjectif du rêve, Pilate lui-même ne parvient pas à « faire la différence entre les Portes de Corne et les Portes d’Ivoire », une image de la confusion entre le réel et l’imaginaire que reprendra plus tard Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pas pu percer sans frémir « ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. » Quelles que fussent les variantes propres à chaque culture et à chaque époque, les rêves furent longtemps sacralisés et considérés, même par le corps médical, comme des signes prodromiques d’événements (fâcheux ou favorables) encore à venir. Cette conception du songe annonciateur (à condition qu’on possède la clef du code ou des « portes de corne et d’ivoire ») aura laissé au moins une trace moderne dans la conception freudienne des rêves : c’est qu’il doit certainement exister, dans l’incohérence apparente des songes, quelque fil d’Ariane, telle collection de valeurs symboliques (ou, pour Young, d’ « archétypes ») permettant de conférer une signification précise au matériel onirique. Mais, quand la Tradition classique dotait le rêve d’un caractère habituellement prophétique, le mérite essentiel de Freud fut d’avoir en quelque sorte renversé la vapeur pour rationaliser l’étude des rêves, en les rattachant au contraire à une problématique liée, non plus à l’avenir, mais à l’actualité présente, ou même au passé du rêveur : avec Freud, les rêves prirent désormais davantage valeur d’anamnèse (certes, à clarifier) que d’horoscope. C’est là un progrès considérable dans l’approche scientifique des rêves même si, en toute rigueur, rien ne permet d’affirmer de manière objective et définitive que les productions oniriques relèvent systématiquement d’un déterminisme précis, obéissant à une cohérence interne abordable par exemple par l’analyse, plutôt que d’une imagerie pratiquement aléatoire et sans signification particulière.

Le paradoxe de Tchouang-Tseu

Rêve d’un homme se prenant pour un papillon?…
PapillonOu rêve d’un papillon se prenant pour un homme?

Bien que les rêves ne se rapportent pas à la réalité présente du dormeur, ils lui donnent cependant une illusion parfaite de la réalité, au point qu’il ne suffit pas, contrairement à la boutade courante, de se pincer en rêve pour se convaincre qu’on n’est pas en train de rêver ! Voilà plus de mille ans, le philosophe chinois Tchouang-Tseu proposait un paradoxe célèbre, repris depuis par maints philosophes, le paradoxe de « l’homme-papillon ». « Je fais toutes les nuits le même rêve étrange, expliquait Tchouang-Tseu : je me prends pour un papillon léger qui virevolte gracieux dans l’air azuré. Mais, au petit matin, je me retrouve régulièrement sur Terre, dans le rôle d’un Fils du Céleste Empire. Qui suis-je donc réellement ? Un philosophe chinois rêvant chaque nuit qu’il est un papillon, ou un papillon rêvant chaque jour qu’il est le philosophe Tchouang-Tseu ? » Ce paradoxe désormais classique peut d’ailleurs laisser une réminiscence en clinique. Dans leur article Le sommeil des personnes âgées paru dans Le Journal du Jeune Praticien n°71 du 10/09/1986, E. Vasseur, P. Jaulin et P. Beaudoin nous mettent ainsi en garde : il faut savoir, avant d’affirmer un diagnostic d’insomnie, que certains patients sont en fait (comme la surveillance 24 heures sur 24 en milieu hospitalier l’a prouvé) non des insomniaques authentiques mais… des sujets rêvant qu’ils ne dorment pas ! Et donc, a fortiori, rêvant qu’ils ne rêvent pas ! Ce qui évoque à la fois le paradoxe de Tchouang-Tseu sur la frontière intangible entre le réel et l’imaginaire, et un jeu pervers décrit par Ronald Laing chez certains psychotiques, dans leur relation à autrui : « ils jouent un jeu : ils jouent à ne pas jouer un jeu quelconque » ! Jouer à ne pas jouer, rêver qu’on ne rêve pas : mêmes rivages mouvants où la réalité s’enlise sournoisement dans l’imaginaire, où la raison du jour vient sombrer dans la folie de la nuit, comme l’atteste encore l’ambivalence d’un Dr Jekyll-Mr Hyde.
La distinction entre les « bons » et les « mauvais » rêves s’avère très ancienne, Homère effectuant déjà une telle dichotomie qu’on retrouvera jusque chez Gérard de Nerval : il existe pour lui, dans le troupeau fantasmagorique des songes, les vrais rêves qui viennent à nous depuis le royaume de Morphée en passant par les Portes d’Ivoire et les faux rêves, les songes creux, qui passent au contraire par les Portes de Corne.
Bien avant Freud, on songea (c’est le cas de le dire) à utiliser l’abondant matériel onirique comme une sorte de symptomatologie complémentaire en médecine ou en psychologie. À ce sujet, Victor Hugo écrivait dans Les Misérables : « On jugerait bien plus sûrement un homme d’après ce qu’il rêve que d’après ce qu’il pense ». Et, longtemps avant Hugo, la « théorie des correspondances », un lointain héritage d’Hippocrate, voyait déjà dans chaque élément marquant d’un rêve (et surtout d’un cauchemar) une relation plus ou moins significative avec un organe souffrant. Il existait ainsi tout un réseau complexe de correspondances entre l’Univers dans son ensemble et l’Homme, considéré comme une réplique vivante, en modèle réduit, du macrocosme. Par exemple, un rêve à dominante visuelle rouge ne pouvait signifier qu’une imminence de guerre (en relation avec la planète rouge, Mars, attribuée au dieu de la guerre du même nom) ou une pathologie du sang ou des vaisseaux. Si le psychanalyste moderne se garde bien, en général, d’induire des interprétations aussi directives chez son patient, le champion hors concours pour laisser quelqu’un dans le doute était encore Tchouang-Tseu qui disait à ses disciplines : « Vous n’êtes que des rêves dans mon rêve, comme je ne suis moi-même qu’un rêve dans les vôtres ! »

Le rêve thérapeutique
FreudPour Sigmund Freud, le rêve a plus à voir avec le passé du dormeur qu’avec son avenir

Indépendamment de la psychanalyse, différentes cultures ont déjà tenté d’utiliser les rêves, avec plus ou moins de bonheur, comme instruments thérapeutiques. Un ethnologue qui partagea la vie des autochtones des jungles de Malaisie, les Senoi, rapporte ainsi que l’analyse quotidienne, chaque matin au réveil, des rêves au sein de la communauté familiale était, jusque dans la première moitié du XXème siècle, une tradition solidement implantée. À tour de rôle, dans une sorte de superthérapie de groupe familiale et informelle, chaque membre de la communauté aidait ses alliés à exorciser ses angoisses oniriques éventuelles en conjurant collectivement les mauvais esprits nocturnes et en décryptant au contraire toute la sémiologie de bon augure présente dans les rêves de chaque membre du clan. L’ethnologue qui vécut avec les Senoi, Kilton Stewart, fait d’ailleurs le parallèle intéressant entre cette discussion quasi institutionnelle des vécus oniriques respectifs de chacun et l’absence pratiquement complète de toute violence (individuelle ou collective) ainsi que de toute pathologie mentale auto ou hétéro-agressive dans la société Senoi traditionnelle. Dans de nombreuses cultures traditionnelles, et notamment chez certaines tribus d’Amérindiens, le rêve revêtait une fonction sacrée ayant pratiquement valeur de nos actuelles ordonnances thérapeutiques, majorées en outre d’une signification religieuse : les songes prescrivaient régulièrement au dormeur une ligne de conduite, seule véritable contre-mesure préventive ou curative de tous les maux de l’existence comme la famine ou les maladies. Ne pas suivre les prescriptions de ses rêves, c’était risquer d’encourir le châtiment divin. Là encore, il n’était pas rare que les songes fussent analysés en commun, les anciens aidant les plus jeunes dans leur interprétation. Le rêve avait généralement pour effet de préparer le dormeur à l’action, une valeur éducative et « propédeutique » s’ajoutant à sa fonction thérapeutique. Les mirages nocturnes portaient simultanément en eux leurs problèmes et leurs remèdes. Entre autres pouvoirs, sorciers et chamans possèdent la clef des songes, car ils ont auparavant traversé pour cela certaines épreuves initiatiques qui ne sont pas sans rappeler dans leur esprit le rôle de l’analyse didactique dans la formation du psychanalyste, actuellement.

Rêve et créativité
OuroborosLe serpent Ouroboros, symbole des paradoxes… et de la créativité onirique, pour le chimiste Kekulé!

Il peut aussi arriver que le rêve, sous l’aspect hermétique d’une imagerie apparemment incohérente, s’avère en fait le miroir déformant des préoccupations présentes du dormeur, ce qui lui confère éventuellement une certaine valeur créative. La créativité onirique se rapproche surtout des productions mentales de l’hémisphère droit et de celle du petit enfant : syncrétisme, personnification, absence de rigueur et de formalisme, primauté de l’image sur le verbe…Elle est plus ou moins marquée selon les individus et l’état préalable de tension neuropsychique durant l’état d’éveil. On prétend ainsi que certains peintres comme Van Gogh donnaient le meilleur d’eux-mêmes après une phase aigüe d’excitation maniaque à résolution plus ou moins confuso-onirique. Un autre exemple célèbre de l’apport du rêve à la créativité concerne le fameux rêve de Kekulé von Stradonitz, le grand chimiste allemand du XIXème siècle qui participa d’une façon décisive à l’essor de la chimie organique (et auquel l’industrie pharmaceutique moderne doit ainsi l’origine de son développement). Alors qu’il « séchait » depuis un certain temps sur la formule chimique du benzène, Kekulé eut véritablement la révélation soudaine de cette structure en voyant en rêve une image traditionnelle des alchimistes, déjà connue dans la Crète antique (où elle figurait, sous le nom de l’Ouroboros, la même symbolique que la salamandre renaissant toujours de ses cendres) et encore présente aujourd’hui dans certains bijoux (bagues, colliers) : l’image d’un serpent enroulé sur lui-même et se mordant la queue. De cette image symbolique de l’Ouroboros, caractéristique de toutes les structures circulaires (paradoxes, cercles vicieux, actuels feedbacks, etc.), Kekulé devait tirer l’inspiration créatrice : le benzène, comme le serpent Ouroboros, possède une structure fermée, cyclique (et plus précisément hexagonale). Les formes géométriques brillantes (cercles, spirales, structures proches des mandalas traditionnels de l’Inde ou des figures sinusoïdales de Lissajous sur nos oscilloscopes modernes) ne sont d’ailleurs pas rares dans les productions de l’imagerie hypnagogique, ces visions physiologiques à mi-chemin du rêve et de l’état conscient qui préludent souvent à l’endormissement. Mais l’utilisation créatrice de ces visions fugaces et incontrôlables, avec le même bonheur que Kekulé, demeure évidemment exceptionnelle. On peut cependant citer deux autres exemples classiques de découvertes faites au décours d’un rêve : le modèle planétaire de l’atome par Niels Bohr, et la machine à coudre par Elias Howe. Par contre, en 1945, Robert Desoille proposa d’utiliser cet état de relaxation et l’imagerie pré-onirique en thérapeutique, dans la technique dite du « rêve éveillé dirigé ». Le praticien procède à la relaxation du patient et contrôle les images qu’il lui décrit dans son demi-sommeil. Les sujets très suggestibles, qui répondent aussi fort bien à l’hypnose, seront évidemment les plus coopératifs. Au besoin, une administration d’une dose minimale de narcotiques (dans la technique de narco-analyse) lèvera parfois certaines résistances. Comme on peut s’en douter, les résultats thérapeutiques les plus significatifs sont obtenus à peu près dans les mêmes indications que toute psychothérapie : névroses, hystérie de conversion, troubles de la libido, composante anxieuse des affections psychosomatiques. Comme dans la psychanalyse, l’intensité de la relation de dépendance au thérapeute constitue l’un des facteurs essentiels de l’efficacité de ces séances de rêve éveillé dirigé avec, bien sûr, l’expérience de cette technique par le praticien.

salamandreSalamandre, sur les armoiries de la ville du Havre: en renaissant de ses cendres, la salamandre procède de la même logique circulaire que le serpent Ouroboros.

Le rêve freudien
Mais l’apport classique essentiel à la compréhension des rêves vient bien sûr de Freud qui publie, en 1899 Die Traumdeutung, traduit en français sous deux titres légèrement différents l’un de l’autre, La science des rêves et L’interprétation des rêves. Nous l’avons vu, ce n’était certes ni la première ni la dernière fois qu’un médecin se préoccupait de la nature et du contenu de ces démons de la nuit, les songes. Mais, avec Freud, le rêve fait l’objet d’une véritable tentative d’analyse scientifique, malgré la difficulté majeure de leur étude : l’impossibilité constante de partager le rêve d’autrui. L’étude des rêves doit donc passer obligatoirement par une étape d’introspection, dont la subjectivité entache précisément le caractère scientifique. Le savoir freudien sur le rêve constitue, par définition, une connaissance partagée entre un patient et son thérapeute et non un recueil objectif de données, comme dans tout examen complémentaire authentique. Même en admettant que le sujet expose sans mentir ce qu’il a rêvé, il est inévitable que la traduction en mots d’une sensation de réalité multi-sensorielle (caractéristique du rêve) se fasse avec des distorsions importantes, analogues par exemple au passage de l’œuvre littéraire écrite à la version cinématographique, ou vice-versa. Même les recherches de tracés polygraphiques en continu (par des neurophysiologistes comme William C. Dement et Nathaniel Kleitman) ne peuvent donner qu’une image très indirecte du vécu onirique. Et seule une « dream camera » de science-fiction (une sonde à rêves) qui permettrait d’assister sur un écran de télévision aux rêves du patient (et éventuellement de les enregistrer) donnerait une caution d’objectivité scientifique à l’étude des rêves (tout en relançant d’ailleurs le débat éthique sur la légitimité, pour le praticien-voyeur, de connaître ainsi à livre ouvert les pensées les plus intimes de ses patients). Mais, fort heureusement pour le secret des pensées individuelles, la télépathie et les sondes à rêves restent encore du domaine de la science-fiction. Force est donc de se contenter, pour étudier le contenu des rêves, du récit fait par l’intéressé, de préférence peu après le réveil, car le phénomène d’oubli s’avère particulièrement rapide, affectant surtout les détails du rêve. Certains psychiatres, qui ne peuvent pas systématiquement consulter leurs patients au saut du lit, leur conseillent donc de noter soigneusement leurs rêves dès le réveil, pour pallier dans une certaine mesure ce phénomène d’effacement spontané du souvenir du rêve. Mais le scénario écrit n’est sans doute que vaguement superposable à la pseudo-réalité rêvée… Il faut replacer l’intérêt de Freud pour les rêves dans une tendance générale, propre à la fin du XIXème siècle, à en faire un sujet d’étude sérieux, désormais dégagé des considérations mythiques ou religieuses traditionnelles. Le regard privilégié que Freud portera sur les rêves est en effet l’aboutissement d’un mouvement d’idées tendant à ôter au discours sur les rêves son statut habituel de sujet marginal, fantastique ou fantasmatique, pour l’approprier au sein du savoir scientifique. En 1867 déjà, Hervey de Saint-Denys cherche, dans son ouvrage Les rêves et les moyens de les diriger, à maîtriser consciemment le scénario de ses rêves ! Moins ambitieux, mais plus réaliste, Freud se contentera d’analyser la signification de la pseudo-fantasmagorie inconsciente des songes, en relation avec la réalisation symbolique et imaginaire d’un désir (généralement sexuel) hantant le dormeur à son insu. Quelques années avant la parution de La science des rêves, l’apport décisif du matériel onirique (en termes de créativité) est officiellement reconnu par Kekulé. Fort de sa découverte onirique du benzène insufflée dans son esprit assoupi par le dragon Ouroboros, il n’hésitera pas en effet à conclure un symposium scientifique, en 1890, par cette formule fort peu académique : « Mes chers collègues, apprenez donc à rêver ! » L’œuvre de Freud intervient ainsi dans un mouvement général de réhabilitation du rêve, auparavant indigne du regard médical et du discours scientifique.

cinématographeContemporain de la psychanalyse, le cinéma explore aussi un univers d’ordre onirique.

Projection privée
Et la brèche culturelle définitivement ouverte par Freud aura des conséquences artistiques d’autant plus importantes que naît, en même temps que la psychanalyse, une invention qui va véritablement pouvoir nous faire rêver éveillés : le cinématographe. Tant dans le septième art que dans le mouvement surréaliste (où André Breton rend explicitement hommage à Freud) intervient en effet une réelle dimension d’art onirique. Il suffit de regarder les tableaux d’un René Magritte ou d’un Salvador Dali, par exemple, pour comprendre que la peinture explore désormais une imagerie fantastique voisine de l’univers du rêve. Et, dès les premières œuvres historiques de Georges Méliès, le cinéma emboîte le pas à la peinture, elle-même guidée par la psychanalyse, dans l’exploration du monde fantastique des trucages, des fantasmes, des mirages. Dès la Belle Époque, les foires comme la célèbre Fête à Neuneu par exemple, possèdent, à la manière des bibliothèques, leur « enfer » où des messieurs-bien-sous-tous-rapports viennent s’encanailler à la vue de projections de « nus artistiques » ou de « cinématographe de mœurs » lointains parents des salles X et autre porno-clips actuels : à chaque époque, ses démons ! Dès sa naissance, le cinéma pressentait ainsi ses analogies certaines avec le rêve : confusion de la réalité et de l’imaginaire, réalisation abstraite par le rêveur ou le spectateur-voyeur de désirs refoulés (pulsions sexuelles, de mort, violence, chimère d’abolition du temps, etc.).

Nu aux jumellesVers la Belle-Époque, le “cinématographe de mœurs” commence à explorer fantasmes et mirages (Nu aux jumelles, anonyme, fin 19ème siècle) 

Certains n’hésiteront d’ailleurs pas à comparer le divan du psychanalyste à une salle obscure pour projection privée et la cure à un film où l’analysant tiendrait le premier rôle (on préfère parler d’analysant que de patient en psychanalyse, pour éviter toute connotation pathologique a priori, notamment pour les élèves-analystes faisant une cure didactique). Cette conception du rêve-film contribuera sûrement à l’innovation épistémologique majeure de Freud en matière de rêves, à savoir que ceux-ci, comme la pellicule, sont en fait une mémoire de faits anciens (petite enfance, jeunesse…) de la biographie du sujet, et non une quelconque instance magique, divine ou prémonitoire, comme on le croyait auparavant. Si Freud donnait à la sexualité (et notamment à ses phases de développement ontogénétique depuis la prime enfance jusqu’à l’âge adulte) le premier plan dans le scénario onirique et aux figures parentales les premiers rôles dans le casting des rêves, Carl Gustav Jung y voyait plutôt la trace, lui, de thèmes universels communs à toutes les époques, à toutes les cultures, les archétypes hérités d’une sorte d’inconscient collectif, un patrimoine de symboles et de mythes universel. On raconte d’ailleurs que Jung aurait… eu un rêve prémonitoire, très précis, concernant la Première Guerre Mondiale ! Il est vrai que la guerre fait, hélas, partie du patrimoine indivis de toute l’humanité… Pour schématiser, le regard de Freud sur les rêves se rapprochait davantage de la tradition chamanique, ethnographique (où le médecin- sorcier peut tirer un parti thérapeutique de la considération des rêves), Freud posant évidemment d’autres énoncés théoriques que les marabouts, mais la finalité opératoire pratique restant voisine, alors que Jung se passionnait plutôt pour les plus petits dénominateurs communs aux rêves et aux mythes, une approche présentant plus d’affinités avec la tradition littéraire et artistique relative aux rêves. Les connotations philosophiques, folkloriques, religieuses, voire occultes sont plus marquées dans l’approche de Jung que dans la psychanalyse freudienne, alors que le rôle central de la sexualité est relégué à une place plus symbolique. « Pour Jung, écrit le Pr. André Bourguignon, la libido est assimilée à l’intérêt psychique, quelque chose comme l’élan vital de Bergson ou la volonté de Schopenhauer ».

Clip, rêve et pub
Stars de la PubRêve de pub et pub de rêve: “L’avion décolle sur les Champs-Élysées…”

Milton Erickson, un psychiatre américain (décédé en 1980) spécialisé dans l’hypnose, savait notamment utiliser un langage adapté à l’hémisphère droit pour parfaire l’impact thérapeutique. Ce langage se rapproche de celui des rêves : beaucoup plus imagé et moins logique, il amalgame des sensations confuses en un ensemble aussi hétéroclite, en apparence, qu’un vidéo-clip pour la promotion d’un disque. C’est un langage construit sur de nombreuses analogies, ayant davantage valeur de symboles que de mots directs. Par exemple, pour aborder le cas d’une patiente frigide, Erickson lui demande ex abrupto… comment elle s’y prend pour pratiquer le dégivrage de son réfrigérateur ! Les autres spécialistes en communication que sont les publicitaires n’ont évidemment pas manqué d’introduire ce langage onirique dans la conception de leurs stratégies. En s’adressant de façon privilégiée à l’hémisphère droit, comme Erickson en psychothérapie, le publicitaire s’attaque ainsi à la censure logique, à l’inhibition raisonnée à la consommation opérée par l’hémisphère gauche. Il facilite alors l’assimilation inconsciente du message publicitaire à un rêve désirable, en neutralisant le freint conscient à la consommation. Cette technique prenant l’hémisphère droit pour cible préférentielle (et visant à une assimilation onirique de l’information publicitaire) nous vaut de splendides images quasi surréalistes où, par exemple, un avion décolle sur les Champs-Élysées, où un sujet particulièrement gourmand croque même le verre du bocal de confiture, où un autre très dynamique crève le mur de sa maison en y sautant à travers comme un fantôme, où une voiture surgit dans les endroits les plus inattendus (piton rocheux du Colorado, porte-avions, œuf géant, etc.) et d’autres clips du même style où l’on recherche le choc publicitaire par analogie à l’imagerie onirique. Les budgets de ces clips promotionnels, comme ceux des effets spéciaux du cinéma, atteignent d’ailleurs des sommets d’autant plus vertigineux qu’on veut se rapprocher davantage de l’impossible : imprimer directement des images sur le cerveau du consommateur. On sait à ce sujet qu’une technique, celle de la publicité subliminale (insérer une image publicitaire fugace dans l’action même du film) a été purement et simplement interdite, après un bref essai aux U.S.A. Bon nombre de vidéo-clips pour des disques semblent issus directement d’un univers dément où tout se transforme à chaque instant, un visage en légumes, une femme en oiseau, un nuage en instrument de musique… Un univers aussi mouvant et intemporel que celui d’Alice au Pays des Merveilles. Un univers où les mêmes techniques que celles ayant permis l’introduction du scanner (soustraction d’images, solarisation, traitement numérique, fausses couleurs, lignes de retard, etc.) offrent cette fois une fantasmagorie parfois cauchemardesque, ailleurs attendrissante comme un rêve de nourrisson… À ce propos, certains psychologues dénoncent cette culture des clips qui tend à devenir majoritaire chez les enfants et les adolescents, chez lesquels elle risque de donner précocement l’image d’un monde irréel, où la frontière entre la logique cartésienne et l’imaginaire onirique n’existe plus. Un monde presque aussi bizarre que les visions hallucinatoires liées à l’usage des drogues psychodysleptiques (mescaline, psilocybine, L.S.D et autres stupéfiants déliriogènes). Si les publicités oniroïdes passent en général par le canal du vidéo-clip aux effets spéciaux délirants, certaines –beaucoup plus subtiles– s’en tiennent exclusivement au slogan pour parler le langage du rêve. Citons l’une d’entre elles (sur laquelle nous avons calqué le titre de cet article : « Picon week-end tu par un débuteras ». Outre l’aspect mythique « Dix Commandements », ce slogan nous surprend par son apparente irréalité, liée au renversement total de l’ordre habituel des mots. L’affiche publicitaire a par ailleurs recours, souvent, aux images d’inspiration onirique, aussi bien pour vendre un film de science-fiction qu’un lave-vaisselle. Dans une image pour un contrat d’assurance par exemple, un petit homme marche sous la pluie, protégé par une écharpe qui se confond à un arc-en-ciel. L’art pictural ou photographique d’inspiration onirique constitue désormais un style propre, le réalisme fantastique. Il a même touché la publicité médicale, avec certaines publicités inspirées par exemple du film de S.F Le Voyage fantastique ou des Voyages de Gulliver : le corps humain (ou l’organe-cible du médicament) devient ainsi un site géographique ou architectural qu’on explore ou qu’on restaure. Le corps, assimilé alors à une planète ou un monument, est ici l’objet du rêve thérapeutique qui, grâce au médicament, peut devenir réel…

SledgehammerImage oniroïde, extraite du clip Sledge Hammer de Peter Gabriel (1986): Giuseppe Arcimboldo aurait fortement apprécié!

Les fonctions du rêve
On ne peut conclure un article sur le rêve sans évoquer les fonctions présumées de l’activité onirique, laquelle –comme toute activité physiologique– doit sûrement répondre à quelque finalité précise. Contrairement à d’autres activités moins subjectives, où la recherche physiologique peut s’appuyer sur une expérimentation concrète et aisément codifiable et reproductible, la physiologie du rêve reste, comme son approche psychologique, entravée par le caractère essentiellement particulier et subjectif de ce qui se passe dans le secret nocturne de l’encéphale du rêveur. On ne peut donc qu’émettre des conjectures, plus ou moins assurées par des embryons de réponses expérimentales, dans ce sujet encore particulièrement neuf pour la recherche physiologique et physiopathologique. Les tracés polygraphiques ont certes permis de préciser la distinction entre sommeil lent et sommeil paradoxal, durant lequel surviennent les rêves ou du moins ceux qui donnent la plus vive sensation de réalité au dormeur. Certaines données neuro-anatomiques et neuro-biochimiques sur le sommeil et le rêve sont également disponibles, comme le rôle des noyaux du raphé médian qui inhibent le système d’éveil du tronc cérébral (le système réticulaire activateur) durant le sommeil, et comme le rôle de certains neurotransmetteurs. Sérotonine dans le sommeil lent, et noradrénaline dans le sommeil dit rapide ou paradoxal, parce que la profondeur du sommeil contraste avec l’importance des phénomènes végétatifs qui l’accompagnent : clonies musculaires, tachycardie, hypertension artérielle, agitation pouvant aller jusqu’à parler en dormant (somniloquie), mouvements oculaires rapides, érection… Mais la finalité profonde du rêve est beaucoup moins évidente que, par exemple, celle de la respiration ou de la nutrition.

Montre molle (Dali)L’art fantastique et surréaliste s’ancre volontiers dans l’imagerie onirique (Montre molle de Salavador Dali)

Archiviste ? Épurateur ? Gardien ?
Pourquoi rêve-t-on ? Une question à laquelle il est bien difficile d’apporter une réponse formelle, dégagée de toute allusion philosophique ou autre… À l’heure de l’informatique triomphante, certains n’hésitent pas à assimiler le cerveau humain (ou des mammifères dont on est certain qu’ils rêvent aussi, comme le chat) à un super-ordinateur qui, chaque nuit, aurait besoin de se reposer périodiquement, tout en mettant de l’ordre dans la collection considérable d’informations qu’il doit trier et archiver. Le rêve aurait donc une fonction probable d’aide à l’engrammation des souvenirs récents, hypothèse corroborée par la raréfaction des rêves et du sommeil paradoxal qui va parfois de pair avec certains troubles de la mémoire, idiopathiques ou iatrogènes (il faut savoir que certains antidépresseurs et même certains… somnifères ! peuvent diminuer la quantité ou la qualité du sommeil paradoxal, avec souvent un effet de rebond de cette activité onirique à l’arrêt du traitement). Une fonction apparemment évidente du sommeil et du rêve serait celle de détoxication physiologique des dérivés toxiques du métabolisme cérébral diurne, dont l’accumulation prolongée pourrait nuire au fonctionnement neuropsychique normal. À l’appui de cette thèse, on peut citer des expériences de privation de sommeil et de rêve qui se sont soldées par la mort, aussi bien chez l’animal que chez l’homme (où il s’agissait de stupides marathons de danse ou de records de présence à l’antenne de disc-jockeys rendant finalement, comme Molière, leur dernier soupir sur scène, une scène radiophonique en l’occurrence). Pour Freud et les psychanalystes, le rêve constitue le meilleur gardien du sommeil, une explication sans doute un peu trop finaliste. L’hypothèse du rêve-réalisation d’un désir et la constatation de troubles du sommeil quasi constants dans les états dépressifs ne sont pas étrangères au principe des fameuses cures de sommeil en clinique spécialisée, cures un peu moins prisées que par le passé. Pour d’autres, le rêve serait surtout affaire de neurotransmetteurs. L’analogie entre d’une part endomorphines (endorphines) et opiacés et, d’autre part, activité onirique et phénomènes hallucinatoires dus aux psychodysleptiques suggère qu’il existe probablement un lien entre le rêve et l’hallucination. Mais, malgré certains travaux passionnants comme ceux de Jouvet (1972) sur le rôle des monoamines dans la physiologie du sommeil ou ceux de Laborit (1973) sur les métabolites du gaba (acide gamma amino-butyrique), il faut bien reconnaître que le rêve garde à peu près tous ses mystères. On est d’autant plus loin d’avoir une théorie parfaite en la matière que certains travaux paraissent se contredire. Ainsi le gaba peut parfois entraîner une diminution du sommeil et, ailleurs, améliorer certaines insomnies ou certaines symptomatologies liées au sommeil paradoxal (myoclonies nocturnes).

Rêve et santé
En tant que problème de santé publique, le sommeil intervient doublement. D’une part, par la consommation prodigieuse de somnifères faite dans le monde, avec ou sans avis médical. D’autre part, parce que les techniques récentes de Holter tensionnel (enregistrement électrocardiographique et de tension artérielle en continu, non sanglant, 24 heures sur 24) ont permis de constater la fréquence encore insoupçonnée des accidents cardiovasculaires nocturnes, particulièrement durant les phases de sommeil paradoxal, agité : poussées hypertensives paroxystiques, tachyarythmies, accidents coronariens d’ischémie silencieuse, etc. Mieux comprendre la physiologie et la pathologie de l’homme qui dort, ce serait ainsi faire d’une pierre deux coups, progresser dans la résolution de deux problèmes considérables aujourd’hui : la demande médicamenteuse pour troubles du sommeil, réels ou allégués, et la prévention d’une surmortalité nocturne par accidents cardiovasculaires, d’autant moins admissible qu’elle n’est pas corrélée à des efforts ou des émotions réellement vécus, mais seulement rêvés. Pour les Indiens Pieds-Noirs d’Amérique du Nord, le rêve avait une fonction particulièrement originale : c’était pratiquement l’équivalent de nos examens en faculté de médecine. En effet, le futur médecin (ou, plus précisément, le futur guérisseur) n’était admis parmi ses pairs que s’il était touché par la grâce d’une série de rêves médicaux. Rêves où il revoyait par exemple un parent ou un ami décédé et où il parvenait en songe à le guérir, prouvant ainsi ses facultés thérapeutiques incontestables. Platon, lui, avec une sorte de prémonition des conceptions freudiennes des fonctions du rêve, y voyait une arène nocturne à la mesure d’une bête sauvage qui traverserait notre esprit quand la raison diurne s’est provisoirement affaiblie. Cette ambivalence profonde entre le réel et l’imaginaire, qu’elle caractérise l’inconscient, le rêve ou la folie, qu’elle mette le rêveur en communication avec des dieux, des archétypes jungiens ou les neuromédiateurs des physiologistes modernes, n’est pas sans rappeler une phrase célèbre de Jean Giraudoux (lequel, il est vrai, n’appliquait qu’aux femmes cette formule !) : « C’est avec les mensonges du matin qu’on fait les vérités du soir ». L’intérêt essentiel du rêve, quelles que soient ses fonctions exactes, n’est-il pas de nous faire réfléchir, finalement, sur les portées respectives de la réalité et de la fiction ? Comme dans le paradoxe de Tchouang-Tseu ou dans cette régression infinie d’ Aldous Huxley, Contrepoint, une sorte de rêve gigogne où un écrivain écrit le roman d’un écrivain qui écrit lui-même le roman d’un écrivain qui à son tour…