Cette foutue porte !

Bild 27 mars 2015Couverture de Bild, 27 Mars 2015

Avec le crash de l’A320 de la Germanwings, l’univers insolite des effets pervers s’est tristement agrandi. En effet, la condition du drame (la solitude insidieuse d’un pilote kamikaze dans un cockpit fermé de façon hermétique) est la conséquence directe des mesures de sûreté aérienne prises au lendemain des attentats du 11 Septembre 2001 : par crainte de l’intrusion intempestive d’un terroriste ou d’un passager déséquilibré au sein du poste de pilotage, les autorités américaines ont imposé à l’ensemble des compagnies d’aviation de nouvelles procédures drastiques, censées écarter toute menace venue de l’extérieur, grâce à des portes blindées et des codes d’accès sécurisés à ces portes. Mais nul n’avait encore imaginé que le danger pourrait un jour venir de l’intérieur même de l’équipage, avec un pilote insensé se retranchant dans son cockpit comme dans un fort Chabrol volant, et en interdisant l’accès à son collègue, le commandant de bord dont les dernières paroles furent d’ailleurs : « Ouvre donc cette foutue porte ! » Mais cette supplique resta hélas lettre morte… A priori louables, ces mesures de protection pour éviter un nouveau 11 Septembre ont entraîné ainsi un terrible retour de manivelle, en provoquant la perte d’un appareil, avec tout son équipage et tous ses passagers ! Citant un commandant de bord sur A320 chez Air France, Le Monde (28-03-2015) rappelle d’ailleurs que la Fédération internationale des pilotes de ligne avait, dès 2001, « dénoncé » cette inversion des priorités, les autorités privilégiant ainsi la « sûreté » des appareils (où les cockpits sont transformables en bunkers), au détriment de la « sécurité » des passagers, dans la mesure où avant le 11 Septembre 2001, ces derniers auraient pu bien sûr prêter main forte au pilote pour neutraliser son collègue délirant ! Mais avec la condamnation des portes pour parer à tout acte de malveillance extérieure, les secours ne peuvent plus pénétrer rapidement en cabine : nouvelle et sinistre illustration de l’adage « Le mieux est l’ennemi du bien. »

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Fatale protection

Mosaïque d'Acheloos à Zeugma Mosaïque à Zeugma
« Garantissez-moi de mes amis, écrivait Gourville, proscrit et fugitif, je saurai bien me défendre de mes ennemis » rappelle Sénac de Meilhan, au dix-huitième siècle. Prêtée aussi à Voltaire, cette formule remonterait en fait au maréchal de Villars qui se serait écrié en 1709, au moment de recevoir le commandement de l’armée des Flandres : « Dieu me garde de mes amis ! Quant à mes ennemis, je m’en charge ». Ce paradoxe de l’action « amicale » nuisible trouve un nouvel avatar dans l’article de Christophe Migeon (Les Cahiers de Science et Vie, Juillet 2012) sur la destruction par surprotection des peintures et mosaïques découvertes en 1995 dans la cité de Zeugma, en Turquie : « L’échec de la conservation illustre de façon cruelle l’inanité de certains excès de zèle », explique Christophe Migeon. Comme un barrage allait engloutir ces vestiges archéologiques, on crut bon de les conserver in situ, conformément aux recommandations officielles stipulées par l’article 8 de la charte internationale de Venise : « Les éléments de sculpture, de peinture ou de décoration qui font partie intégrante du monument ne peuvent en être séparés que lorsque cette mesure est la seule susceptible d’assurer leur conservation. » On recouvrit donc ces chefs d’œuvre en péril d’un enduit « protecteur » à base de briques concassées et de chaux. À la faveur d’une baisse ultérieure du niveau de l’eau, on put « constater l’efficacité de cette lumineuse idée », écrit par antiphrase Christophe Migeon. Autrement dit, le résultat désastreux de cette stratégie à vocation « salvatrice » : « L’enduit s’est désagrégé (en quelques années) ; peintures et pavements de mosaïques ont disparu, laissant la structure des murs de moellons à nu ! La ‘‘Pompéi du Proche-Orient’’ n’aura pas survécu à un souci d’éthique bien peu pertinent… »